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LPC - Les Pierres qui Chantent

Cabinet associatif d'étude et expertise en architecture et acoustique. Amélioration de l’habitabilité acoustique des logements pour personnes vulnérables et handicapées. Assistance à Maitrise d’Ouvrage en BTP. LPC travaille en lien avec le laboratoire d'Architecture UMR 7218 CNRS, des agences d’architectes, des établissements médico-sociaux, et contribue à la formation professionnelle dans ses disciplines d’étude. LPC est propriétaire du Label "Haute Qualité Acoustique". CONTACT 06 63 16 87 89

UN HOMME AUX CAPACITÉS AUDITIVES EXCEPTIONNELLES

Publié le 23 Mars 2016 par Olivier MANAUD - Cécile BARRANDON

UN HOMME AUX CAPACITÉS AUDITIVES EXCEPTIONNELLES

Bonjour, je m’appelle Arthur.

J'habite en Bretagne. Vous ne me connaissez pas et vous ne me rencontrerez probablement jamais. J’habite aujourd’hui dans un centre spécialisé pour personnes avec handicap mental. Pour ma part j’ai été diagnostiqué autiste. Si j’étais venu au monde trente ans plus tôt, on m’aurait sans doute enfermé dans un asile psychiatrique ; et si j’étais né voici un siècle ou deux, d’aucuns auraient pensé que j’étais possédé et on m’aurait fait subir des exorcismes… Mais heureusement, nous sommes au XXIe siècle et bien des choses ont évolué. Il est vrai, qu’aux yeux de notre société, je suis profondément handicapé et je ne peux absolument pas avoir une vie sociale normale. Ce qui me pénalise le plus c’est ma sensibilité auditive surpuissante. Les plus jeunes pourraient me dire : « C’est génial ! Tu as un superpouvoir ! » En effet, je suis capable d’entendre des sons et des bruits qu’un être humain « normal » ne peut pas percevoir : toutes portes closes, je distingue une conversation à l’autre bout du bâtiment où j’habite, malgré quatre ou cinq épaisseurs de murs, et près de 80 mètres de distance. J’entends très distinctement le train entrer en gare à 400 mètres de notre lieu de vie, ainsi que les annonces qui sont diffusées sur le quai : « Le TGV va partir, attention à la fermeture automatique des portes, attention au départ ! »… Je ne sors pas d’un film de Marvel. Personne ne m’a appris à apprivoiser cette sensibilité auditive et souvent cela me pèse énormément. Tous les bruits arrivent simultanément à mes oreilles et mon cerveau est saturé par cette quantité surabondante d’informations sonores. Lorsque quelqu’un vient me parler, j’entends en même temps les cris dans la chambre voisine, le claquement des portes dans le couloir, la chasse d’eau dans les toilettes, la sonnerie du téléphone dans le bureau du directeur et ce lancinant ronronnement de la VMC qui n’arrête jamais. On m’a proposé de porter des bouchons d’oreilles pour me soulager la vie. Ça soulage partiellement, mais j’ai bien du mal à les supporter. Mais personne ne peut vraiment comprendre ce qui se passe. Ce mélange de sons, cette perpétuelle avalanche de bruits qui envahissent ma tête me mettent dans l’incapacité d’apprendre à parler votre langue… En effet, les mots sont mêlés de bruits, de grincements, de claquements, de murmures et d’un immense brouhaha qui constituent une sorte de bouillie sonore indescriptible à mes pauvres oreilles. Aussi, par mimétisme de perception, mon seul mode d’expression est le cri ou plus exactement une sorte de grognement qui s’apparente à celui d’une bête sauvage… Mais je ne suis pas un ours, je suis un homme.

Il aurait sans doute fallu m’embaucher pour travailler dans les sous-marins pour décrypter les informations des sonars : j’ai appris qu’il est nécessaire d’avoir une audition très fine. Sans doute que l’armée devrait chercher ses futures recrues dans les IME d’enfants avec autisme pour les préparer à ce type de missions. Des gens comme moi pourraient aussi aider les services de secours à localiser des personnes ensevelies sous les décombres lors de séismes ou de catastrophes naturelles, car nous pouvons entendre leurs cris même à travers le béton et les gravas. Certaines personnes autistes, comme moi, ayant une sensibilité auditive surdimensionnée, ont eu la chance de grandir dans un espace avec moins de bruits, car ils vivaient à la campagne ou à la montagne. Certains sont devenus musiciens avec l’oreille absolue et une capacité de mémorisation exceptionnelle : ils entendent un morceau une seule fois et le connaissent par cœur.

Il y a deux choses que l’on sait pertinemment aujourd’hui : premièrement que les oreilles ne sont pas les seuls organes qui nous permettent d’entendre. En effet, toute la boite crânienne est dotée de petits capteurs qui complètent avantageusement notre perception des bruits et des sons. Ainsi, plusieurs personnes ayant quasi perdu l’audition au niveau des oreilles sont encore capables de percevoir certaines fréquences. Aussi, pour nous, personnes avec autisme, le recours à des bouchons d’oreille est souvent bien insuffisant… Il faudrait presque nous concevoir un casque qui enveloppe toute la tête ! Ce ne serait pas très esthétique mais sans doute beaucoup plus efficace ! La deuxième chose importante à comprendre c’est ce n’est pas notre appareil auditif qui est doté d’une capacité particulière, mais notre cerveau. Les neuroscientifiques ont découvert que notre hypersensibilité acoustique provient d’une ‘hyper réactivité’ au niveau cérébral ce qui expliquerait nos réactions atypiques.

Maintenant vous comprenez sans doute un peu mieux le combat qui est le mien est aussi de bien des personnes qui accompagnent les autistes. Il est urgent d’intégrer de manière plus fine et plus performante le facteur acoustique dans la conception des centres d’accueil de personnes comme moi. Je ne veux pas vivre dans un caisson parfaitement étanche aux sons… Mais je demande simplement une chambre un peu mieux isolée. Nous les personnes avec autisme, nous sommes un public hors normes, il faut donc concevoir pour nous des espaces qui soient hors normes.

Merci de m’avoir lu jusqu’au bout et merci à l’association LES PIERRES QUI CHANTENT ne m’avoir donné la parole. Bonne journée à vous.

Arthur

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MANAUD & BARRANDON 23/03/2016 15:44

Certaines études électrophysiologiques ont démontré des réponses corticales plus rapides et plus intenses à l’écoute de stimuli auditifs chez les autistes par rapport aux contrôles de références. Voir FERRI, R., ELIA, M., AGARWAL, N., LANUZZA, B., MUSUMECI, S. A., & PENNISI, G., « The mismatch negativity and the P3a components of the auditory event-related potentials in autistic lowfunctioning subjects », Clin Neurophysiol, n°114(9), 2003, pp. 1671-1680. GOMOT, M., GIARD, M. H., ADRIEN, J. L., BARTHELEMY, C., & BRUNEAU, N., « Hypersensitivity to acoustic change in children with autism: electrophysiological evidence of left frontal cortex dysfunctioning », Psychophysiology, n°39(5), 2002, pp. 577-584. De manière similaire, une étude de neuroimagerie fonctionnelle a rapporté une détection plus rapide d’un changement dans une séquence auditive associée à un patron d’activité cérébrale plus étendu et plus intense chez les autistes par rapport à un groupe de participants non-autistes. GOMOT, M., BELMONTE, M. K., BULLMORE, E. T., BERNARD, F. A., & BARON-COHEN, S., « Brain hyperreactivity to auditory novel targets in children with high-functioning autism », Brain n°131(Pt 9), 2008, pp. 2479-2488. D’un autre côté, bien que les études menées auprès de participants autistes de bas niveau démontrent aussi un traitement atypique de l’intensité, elles rapportent plutôt des réponses corticales plus lentes par rapport à celle d’individus à développement typique. BRUNEAU, N., ROUX, S., ADRIEN, J. L., & BARTHELEMY, C., « Auditory associative cortex dysfunction in children with autism: evidence from late auditory evoked potentials (N1 wave-T complex) ». Clin Neurophysiol n°110(11), 199, pp. 1927-1934.

MANAUD & BARRANDON 23/03/2016 15:44

QC, une musicienne prodige autiste peut mémoriser, dans leur tonalité d'origine, 20 secondes d'accords de piano, à raison de 10 notes par accord, après une seule audition. Voir L. Mottron et al., Neurocase, 5, p. 485, 1999.

MANAUD & BARRANDON 23/03/2016 15:43

L'oreille absolue, c’est la capacité musicale permettant d’identifier des notes de musique en l’absence de référence. Cette faculté est retrouvée 500 fois plus souvent dans la population autiste que dans la population générale. Voir RIMLAND, B., & FEIN, D., “Special talents of autistic savants”, in L. K. OBLER & D. FEIN (Eds.), The exceptional brain. New York, New York, Guilford Press, 1988. , TAKEUCHI A. H., & HULSE, S. H., “Absolute pitch », Psychol Bull, 113(2), 1993, pp. 345-361.